Retour sur le Festival d’Angoulême

 

Angoulême 2012


 

Naturellement, les bulles de reportages ont cristallisé une large part de l’attention du cru 2012 d’Angoulême. Ce genre pas si nouveau s’est avéré incontournable entre une présidence assurée par l’auteur de Maus, Art Spiegelman, et la présence de trois BD reportages dans la sélection officielle : les Chroniques de Jérusalem de Guy Delisle, les Reportages de Joe Sacco et Les Ignorants d’Etienne Davodeau

Pourtant, en marge de la sacro-sainte sélection du jury d’Angoulême et de la foule assoiffée de dédicaces multicolores, le festival a dévoilé de multiples expériences toutes aussi loufoques qu’enrichissantes : le prix de la BD la plus « Schlingo » de l’année, les rencontres dessinées ou pas dessinées, les conférences et autres expositions hautes en couleurs.

 

Florilège de quelques morceaux du festival :

 

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Rencontre et conférence avec Françoise Mouly

Mais qui est Françoise Mouly ?

Etonnante silhouette diablement féminine. Explosive d’élégance et d’intelligence avec un accent franco-new-yorkais aussi improbable qu’insupportable, elle était partout - à croire qu’elle me suivait - et régnait sur le festival avec l’obstination d’un parfum trop sucré.

Dans la vraie vie, elle est à la tête d’un royaume de 540 cm²… Pas de quoi fanfaronner, pensez-vous, mais précisons que ce royaume s’étend sur la couverture du prestigieux New Yorker dont elle est Directrice artistique depuis 1993.

Le rapport avec la bande dessinée ?

Alors que gros titres et photographies s'étalent sur les kiosques à journaux, les couvertures du New Yorker s'habillent élégamment d'illustrations dessinées dénuées de titres encombrants.

Tour à tour insolentes, hilarantes, satyriques ou poétiques, elles ont l’art de raconter une histoire et de s'emparer d’un évènement politique, d'une tragédie, d’un fait de société ou d’une fête, par le biais de quelques coups de crayons et de génie. Les sujets de Sa Majesté se succèdent et sont sélectionnés parmi les plus grands illustrateurs de la planète pour faire la une du magazine culturel américain : Lorenzo Mattotti, Art Spiegelman, Jacques de Loustal, Jean-Jacques Sempé, Barry Blitt, etc.

Françoise Mouly explique comment sont sélectionnés les dessins qui seront immortalisés sur la première page du célèbre magazine :

 

 

Parfois un poil excessives et incomprises…

L’illustration de Barry Blitt mettant en scène le couple Obama en habit musulman et fusil d'assaut en bandoulière, dans un bureau ovale où brûle le drapeau américain, avait attisé un vif scandale outre-Atlantique. 

 

 ©B.Blitt/TNY ©B.Blitt/TNY  ©A. Spiegelman/TNY  ©C.Niemann/TNY  ©A. Juan/TNY  ©A.Kunz/TNY


« C'était un exorcisme, évidemment ironique : un ramassis de tous les ragots et de tous les fantasmes projetés sur Obama par ceux qui l'appelaient, en insistant bien, Barack HUSSEIN Obama. Pour indiquer qu'on allait volontairement trop loin, Art [NDLR : Art Spiegelman est l'époux de Françoise Mouly] m'avait suggérée de rajouter une svastika dans le fond. En langage cartoonesque, ça voulait vraiment dire : attention, on déconne ! […] On voulait appuyer fort pour faire sortir le pus, purger l'infection».

 

Faute d’en rire intelligemment, le porte-parole de Barack Obama a piteusement maugréé : « la plupart des lecteurs la considèrent comme choquante et de mauvais goût. Nous sommes d'accord avec eux. ».

 

Toujours brillantes, surtout lorsque le même Barry Blitt réunit sur une même couverture le scandale de l’affaire Larry Craig - ex-sénateur américain accusé de « sollicitation sexuelle » (!) dans les toilettes d'un aéroport – et les déclarations du président iranien, Mahmoud Ahmadinejad, selon lesquelles il n’y aurait pas l’ombre d’un homosexuel en Iran…

 

Sobres et poétiques pour couvrir les grandes tragédies : celle du 11 septembre, vue par Art Spiegelman, et celle de Fukushima, dessinée par Christophe Niemann. 

  

Certaines « images n’ont jamais été publiées en partie parce qu’elles sont trop fortes »  raconte Françoise Mouly.

Représentations tabous ou trop violentes pour une Amérique un tantinet sensible et puritaine ne sont pas tombées pour autant dans les oubliettes du New Yorker : « Blown Covers », à paraître en avril 2012, rassemble ces petits chefs d’œuvre d’humour ou d’intelligence coupables de provocation excessive. Petit avant-goût présenté au festival, en vrac : l’addiction au pétrole, les femmes terroristes, la fête des mères, la fête des pères. 

« Les artistes utilisent les clichés pour les manipuler, les détourner et en dire quelque chose de nouveau. » 

©Abrams, Harry N., Inc.


 

Pour la petite histoire, la Directrice artistique du New Yorker a également cofondé le magazine BD américain underground, Raw, avec son compagnon, Art Spiegelman (et oui, le monde est sacrément petit). Cette revue graphique avant-gardiste a joué un rôle clé dans l’histoire de la bande dessinée aux Etats-Unis en élargissant le champ d’expression culturelle de la bande dessinée cantonné, à l'époque, à la presse ou aux comics. Raw a également été le support des premières publications de … Maus d’Art Spiegelman. 

 


La BD la plus Schlingo

Bien sûr, je pourrais vous parler de la compétition officielle mais le sujet a été largement couvert et les œuvres justement récompensées, promises à un brillant destin commercial, emplissent désormais les rayons des librairies de France.

Donc parlons plutôt du prix Schlingo (compétition non officielle du festival), en hommage à l’auteur Charlie Schlingo, qui récompense la BD la plus Schlingo (comprend qui veut). Le prix a été décerné à…. Paf et Hencule (édité chez Même pas mal), version dégénérée et décadente de Pif et Hercule, réalisée par Goupil Acnéique et Abraham Kadabra. Les deux héros de ce recueil de strips, un chien et un chat, médecins sans scrupule, misogynes, homophobes, racistes, obsédés et j’en passe, et des meilleures.

© Goupil Acnéique / Abraham Kadabra / Même pas mal

 

C’est franchement idiot, irrévérencieux, trash, grinçant, caustique, méchant et sans complexe. Et c’est à vomir … de rire. Deux extraits pour finir de vous convaincre : 

 © Goupil Acnéique / Abraham Kadabra / Même pas mal

 

 

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Rencontres dessinées

Rencontres d’une heure ou deux autour d’une planche à dessin. Sous les yeux ébahis du public, les dessinateurs acceptent de se glisser sous les feux des projecteurs et de se livrer à un exercice peu aisé : la rencontre dessinée. Selon leurs humeurs vagabondes, les artistes dévoilent leurs techniques de dessin, leurs habitudes, leurs petites et grandes manies, démonstration à l’appui, de l’esquisse à la mise en couleur en passant par l’encrage. J’ai donc eu le plaisir d’être envoûtée par les mains de Lorenzo Mattotti, Timothé Le Boucher, Francois Ravard, Marion Montaigne, Pierre Guitton et Merwan Chabane.

 

 

Talent prometteur de 23 ans, encore étudiant aux Beaux-arts d’Angoulême, Timothé Le Boucher est un artiste de l’ère numérique. Sa première BD, Skins Party, a été publiée par Manolosantics, plateforme web d’édition communautaire.  Entre deux coups de feutres, Timothé dévoile son projet BD sur le thème de la peur ; l’exercice est un poil déconcertant pour le jeune dessinateur qui travaille presque exclusivement sur tablette graphique. Qu’importe, il réalise avec adresse un début de planche pour son nouveau projet : esquisse et encrage de village et visages africains.

 

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Lorenzo Mattotti. Tout un poème. Un accent italien aussi prévisible qu’envoûtant, des mains qui s’agitent frénétiquement au gré des croquis et du flot continu de paroles. Car non content de dessiner avec maestria, sous nos yeux hypnotisés, le visage inquiétant du personnage principal de son œuvre Docteur Jekyll et Mr. Hyde, il se livre dans le même temps à un partage enthousiaste de ses habitudes et techniques. S’interrompant pour nous montrer l’un de ses étonnants carnet de croquis et dévoiler son travail opiniâtre quotidien : un même concept décliné des dizaines de fois, page après page, jusqu’à l’aboutissement de l’idée. Son impressionnante trousse aux centaines de crayons : il explique patiemment son choix de matériel, son travail de

superposition de couleurs, la construction laborieuse d’une planche lorsqu’on ne travaille pas sur tablette graphique… Et le dessin…. Fichtre, quel talent ! Le trait est d’une précision étonnante et la pose de couleur, un vrai régal.

 

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Bref, vous l’aurez compris j’étais bien évidemment sous le charme de cet illustrateur qui, le temps d’un croquis, m’en a vraiment fait voir de toutes les couleurs.

 

 

Un dernier exemple, pour finir.

François Ravard explique comment il adapte ses choix graphiques aux scénarios.

La mise en couleur au brou de noix (démonstration ci-dessous) dans La Faute aux Chinois renforce l’ambiance lourde et la dureté du théatre dans lequel évoluent les protagonistes et se marrie idéalement avec le théme de la BD ; les tonalités sépia forment un cadre de « documentaire vieillot » en parfait écho avec le scénario.

« C’est une teinte que j’aime beaucoup. Ca correspond très bien aux ambiances de l’usine et ca vient salir le dessin. »  

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Pour son projet de carnet de voyages en Bosnie réalisé avec Aurélien Ducoudray,  François choisit le crayon et le format gaufrier, de trois cases sur quatre.

« Les cases sont assez ouvertes pour ne pas enfermer le récit et se rapprocher le plus possible du carnet de voyage. La technique du crayon s’est imposée d’elle-même. Ca donne de la vie au dessin. Le format gaufrier correspond bien au format reportage et oblige à être efficace. »

Plus loufoque.. dans son travail réalisé sur Chet Baker, François Ravard utilise sa brosse à dents pour dessiner le visage du jazzman. J’ai essayé de mon côté c’est une piètre catastrophe, l’outil ne fait pas le dessinateur.

 

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Voilà... je ne m'attarde pas sur les rencontres avec Tonino Benacquista et Florence Cestac, Francis Masse et Marc-Antoine Mathieu, Blutch, Etienne Davodeau, Bastien Vives... Vous l'aurez compris, le festival était extrêmement riche.

Rendez-vous l'année prochaine donc.



16/02/2012
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